Association des Anciens Elèves du Lycée Champollion

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Jean-Pierre Andrevon, né en 1937, fréquente le lycée dès 1944, en 10e. Il le quitte à 16 ans, employé aux Ponts et Chaussées de 16 à 20 ans, il entre aux Arts Décoratifs de Grenoble en 1957. Il en sort avec le Certificat d'Aptitude à l'Enseignement (CAFAS) ; il enseigne un an au lycée Champollion, puis après le service militaire en Algérie, il enseigne à nouveau jusqu'en 1969. Il devient ensuite écrivain à plein temps, mais aussi journaliste, peintre, auteur-compositeur-interprète. Il est notamment l'auteur, en 1969, de l'ouvrage de science-fiction Les hommes-machines contre Gandahar, qui fut adapté au cinéma par René Laloux et Caza en 1988. Il a publié plus de 100 ouvrages, polars, science-fiction, dessins... Il a aussi écrit un livre de souvenirs, dans lequel on peut trouver plusieurs chapitres sur Champollion, Je me souviens de Grenoble, publié aux PUG en 2001 dans une nouvelle édition (cf. le site de Jean-Pierre Andrevon).

Un témoignage exceptionnel, tiré de l'ouvrage de J.-P. Andrevon, Je me souviens de Grenoble : il y avait des marrons et des hannetons, paru aux PUG en 2001.

30 DERRIERE LA MAISON
LE LYCÉE CHAMPOLLION

Qui avait été réquisitionné par l'armée allemande à sa prise de possession de la ville, soit septembre 43. Jusqu'à ce que les Boches (c'est comme ça qu'on les appelait à l'époque, ou les schleuh, ou les doryphores) foutent le camp nuitamment, en août 44, il leur a servi de casernement. Le lycée, imposante bâtisse aux murs bruns bâtie dans les années 1880, se trouvait (se trouve toujours) à un pâté de maisons de la place Victor-Hugo. Il avait été entouré de barbelés, une sentinelle faisait le pied de grue devant chaque porte, au nombre de six (je les connais par cœur puisque j'ai fait toute ma scolarité à Champollion). Ces sentinelles me fascinaient particulièrement. Je me demande même si mon intérêt (tout esthétique) pour la chose militaire ( je veux parler des uniformes, du matériel, de la stratégie ), ne date pas de là : ces sentinelles chleuhes, ces silhouettes épaissies d'une capote gris-vert (le feldgrau, qui est une couleur, et pas un grade ou spécialisation comme, par exemple, panzergrenadier), avec le fameux casque de fer sur la tête, la mitraillette en bandoulière (une Schmeisser), deux ou trois grenades à manche à la ceinture et, dans le dos, ce curieux cylindre métallique à cannelures verticales qui, je l'ai appris bien plus tard, contenait un masque à gaz, et pas un sandwich à la saucisse ou une bouteille de bière. Quand je passais devant le lycée avec ma mère, qui me tenait toujours la main d'un gant ferme (dans ses jeunes années, je ne l'ai jamais vue sortir autrement que gantée), je traînais les pieds pour jouir le plus longtemps possible du spectacle militaire. Maman, cela va sans dire, tirait en sens inverse. Lorsque je pouvais sortir seul — car il m'arrivait, même en cet âge très tendre serti dans des années bien dures, de pouvoir m'échapper de la maison, j'en profitais pour tourner autour d'une ou de l'autre des sentinelles, sûrement pas pendant des heures, mais au moins pendant de longues minutes. Une fois, un soldat, conscient de mon manège m'a, de loin, adressé la parole. Je ne sais si c'était en allemand ou en français car, dés le premier mot, j'ai éprouvé une telle frousse que j'ai détalé et que je suis remonté chez moi sans cesser de courir.
Les Allemands ont fini par dégager durant la nuit du 21 au 22 août, sans qu'un seul coup de feu soit tiré (aux portes de la ville, paraît-il, les maquis descendus de la montagne attendaient avec sagesse que la voie fût libre pour faire leur entrée triomphale couchés sur les ailes des Tractions avant). J'en ai été bien triste, car cette pacifique libération ne signifait qu'une chose : le lycée allait reprendre son activité normale le premier octobre (les troupes d'occupation avaient laissé les lieux en parfait état, on ne manquait pas de le souligner dans certains milieux). Cela voulait dire, en toute logique, que j'allais devoir entrer en classe, pour la première fois de ma vie. Pendant la guerre, ma mère s'était abstenue de me mettre à l'école primaire, et c'est elle qui avait commencé à m'apprendre à lire, à écrire, à compter. Le premier octobre 44, j'avais tout juste sept ans (je suis né un 19 septembre). Bien entendu, au lycée, tout comme le fils du pêcheur à la baleine dans le poème de Prévert, "je ne voulais pas aller". Je me souviens encore de la comédie que j'ai jouée, ce matin du premier octobre (au fait c'était peut-être le 2, le 3, voire le 5 ?), pendant que maman me tirait, me traînait vers le supplice par la pince de son gant de fer. Comme ce noble (dont j'ai oublié le nom — mais n'étais-ce pas plutôt une duchesse ?) qui, sur l'échafaud, suppliait « Encore une minute, monsieur le bourreau! », moi j'implorais ma mère de m'accorder un sursis, juste un jour, ou seulement ce matin, j'irais demain, j'irais cet après-midi, mais par maintenant, pitié, pas maintenant... Ma mère a cédé in extremis, je n'ai intégré le lycée Champollion (en classe de dixième, — je ne sais pas à quelle gradation cela peut correspondre aujourd'hui) que le lendemain, après avoir pleuré tout mon soûl, avoir vomi, m'être roulé par terre, fait un cirque considérable. Mais enfin, je n'en suis pas mort.

31 TRUFFAUT

Le mot qui clot le paragraphe précédent me permet d'enchaîner une autre anecdote. La séquence s'insère dans le cours de mon existence un an plus tard. Ou ne serait-ce pas deux ? Ces quatre années précédant la sixième ont une tendance bien naturelle à ne faire dans ma mémoire qu'un seul bloc charbonneux, à l'intérieur duquel ne filtre pas le moindre rai de lumière... Bref, l'année dont il s'agit est celle de la mort de mon grand-père (si je réfléchis bien, c'était en novembre 45 — donc un an, tout compte fait). En l'absence de tout autre adulte de sexe masculin à la maison, mon grand-père, que j'appelais bopouse — un sobriquet d'une hideur incomparable — tenait fermement le rang de chef de famille. Cet homme sévère, alité depuis quelques semaines à cause de l'aggravation de ses crises d'asthme, s'était éteint pendant la nuit. Le matin qui suivit, lorsque ma mère est venue me réveiller à l'heure de l'école, elle m'a serré contre elle d'une manière tout à fait inhabituelle et m'a dit : « Ne pleure pas, mon chéri. Ton pauvre grand-père est mort. » Pleurer, cela ne me serait pas venu à l'esprit ni aux sens. Je ne pourrais en jurer mais, tout au contraire, il me semble bien avoir répondu «tant mieux», en souvenir des coups de mètre de couturière que cet homme me flanquait à l'occasion sur les fesses ou les cuisses. Je ne sais quelle a été la réaction de ma mère à cet innocent mot d'enfant. Toujours est-il qu'en ce jour funeste, je ne suis pas allé à l'école.
Le lendemain matin, l'institutrice, dont je n'ai aucun souvenir, m'a apostrophé de la sorte : « Andrevon, tu vas monter sur l'estrade et expliquer à tes camarades pourquoi tu as manqué la classe hier ». Je suis monté sur l'estrade et, face à mes camarades, j'ai dit sobrement : « Mon père est mort ». Je ne vous dis pas la réaction de la maîtresse. Si, quand même : elle est devenue blanche, elle m'a serré dans ses bras et m'a raccompagné à ma place en balbutiant : « Mon pauvre petit... je ne pouvais pas deviner...mon pauvre petit... ».

Cette histoire pourrait paraître suspecte à tous ceux qui ont vu le film de François Truffaut, Les 400 coups. J'étais pourtant sincère, absolument sincère, pour la raison suivante : n'ayant jamais connu mon géniteur (qui, de son côté, ne m'a pas reconnu), j'avais, dans les premières années de ma vie, considéré de bonne foi mon grand-père comme mon père véritable. La vérité m'étant apparue peu à peu, j'ai néanmoins continué, vis-à-vis de mes copains de classe (et pour ne pas passer pour un "fils de personne", ainsi qu'on disait alors), à désigner grand-père Marcel pour mon père, ce qui n'a jamais soulevé la moindre suspicion. Ce trépas remettait en quelque sorte les pendules à l'heure. Désormais, j'étais le fils d'un père mort au lieu d'être une sorte d'ange tombé du ciel. À la rentrée suivante, donc, remplissant la fiche de renseignements, je pouvais inscrire, fidèle à mon mensonge, sur la ligne Profession du père, le mot mort. Le maître, un nouveau, s'est penché sur moi, m'a pris le porte-plume de la main, a barré le mot et a écrit à la place, en capitales, DÉCÉDÉ

32 COURS DES GRANDS

Je me souviens de la triste cour de récréation triangulaire coincée entre de hautes parois et réservée aux "petites classes", qui s'échelonnaient de la douzième à la septième. Et de mon émerveillement (j'avais fini, de bien mauvaise grâce, à m'habituer à l'école) en découvrant, lors de mon admission en sixième (que je devais redoubler), les trois grandes cours rectangulaires ouvrant sur le sud, Belledonne, le ciel, qui étaient dévolues aux "grandes classes". La plus impressionnante de ces cours était celle dite "d'Honneur", avec sa statue de Champollion. Les pelouses y étaient bien tondues, avec des fleurs partout. Le gravillon crissait sous les pas, et les quelques élèves qui passaient par cette cour marchaient à pas feutrés pour ne pas déranger le proviseur, dont le bureau y donnait. C'était dans cette cour, à l'accès strictement réglementé, qu'avait lieu la distribution des prix et la photo de classe.

33 LES PIEDS NICKELÉS

Le lycée Champollion - mais j'écrirai désormais "Champo", puisque tel était son diminutif consacré - comptait trois surveillants généraux, qui restèrent immuables pendant toute ma scolarité. (Pour les jeunes lecteurs, je signale qu'un surveillant général était, il y a quelques siècles, ce qu'on appelle de nos jours un conseiller d'éducation). Ces trois surgés, pendant les récréations, arpentaient les cours d'un même pas scandé, épaule contre épaule. Ils avaient un sobriquet, évident : les Pieds Nickelés. L'un était grand, maigre, avec un long nez, c'était Croquignole (dans le civil : monsieur Camoin). Le second était petit, courbé, il boitait, portait des lorgnons. Il s'apparentait certes plus à un Toulouse-Lautrec très peu égrillard, mais c'était néanmoins Filochard. Le troisième, rond et placide, ne pouvait être que Ribouldingue, un Ribouldingue sans barbe, mais on fait avec ce qu'on a. Lui s'appelait monsieur Marcoud. Des trois, c'était notre préféré, celui en tout cas que nous craignions le moins, pour la simple raison qu'il était le seul à éprouver une certaine compréhension pour les élèves, laquelle se manifestait au fait de ne pas distribuer des heures de colle pour un oui pour un non. Il faut dire que monsieur Marcoud était veuf et que son fils, un "grand", était à Champo : il participait aux batailles de marrons de la place Victor-Hugo, et devint même plus tard un copain. Les trois surgés tenaient, dans un bureau vitré, une permanence à tour de rôle, dont le rythme restait mystérieux. Aussi, comme tous mes copains et, j'imagine, l'ensemble des lycéens de Champo, lorsque j'étais convoqué pour une bêtise, je pensais avec une ferveur de prière : « Pourvu que ce soit Ribouldingue ! ».

Le surgé le plus célèbre pour nous les petits était sans aucun doute Filochard. S'il boitait très fort, c'est qu'il avait une jambe articulée, remplaçant celle qu'il avait perdue à la guerre de 14-18. Le bruit que faisait cette fausse jambe s'entendait de loin, en un "huic !" sonore à chaque pas, ce qui nous faisait dire : « Cinq et trois : huit ! » Son nom était monsieur Tétaud. On l'appelait le Pitch, je ne sais plus pourquoi. Il avait une femme qui boitait aussi, mais en sens inverse. Nous étions fascinés par ce couple qui marchait côte à côte, en s'éloignant l'un de l'autre à chaque pas, puis se rejoignait épaule contre épaule au pas suivant.

34 PHOTO DE CLASSE

J'aimais beaucoup la cérémonie de la photo de classe. Lorsque je la manquais — ce qui est arrivé plusieurs fois parce que, petit, j'étais souvent malade — j'en éprouvais une grande tristesse. De même que j'ai été cruellement déçu quand, mes enfants ayant atteint l'âge du collège, je me suis aperçu que cette pratique collective avait déjà disparu, remplacée par d'inutiles portraits en couleur. J'aimais cette cérémonie, d'abord parce qu'elle permettait de faire sauter une heure de cours, évidemment; mais surtout parce que, longtemps après, je pouvais détailler toutes ces rangées de copains, perdus de vue ou toujours dans les environs, au sourire béat ou à la mine renfrognée, étagés sur trois, quatre, voire cinq rangs. Les profs, aussi, à classer du à peu près bien au pire. Longtemps après ? Il se trouve que j'ai gardé quatre de ces photos de classe et, aujourd'hui, il m'arrive encore de les regarder. Avec des amis de Champo retrouvés au hasard de la vie, et alors c'est l'occasion de faire défiler notre mémoire, de la défier aussi. Celui-là, tu te rappelles ? Ah non... aucun souvenir. Et lui, si marrant... tu as vu ce qu'il est devenu ? Lui ? Tu ne savais pas qu'il est mort ? Avec des connaissances de plus fraîche date, souvent des dames, je demande : Et moi, je suis où ? C'est rare qu'on me repère. Ai-je tellement changé ? Cette question !

Andrevon46-47En 1946-47 (septième), je suis debout à droite de la quatrième rangée en partant du bas, petit ange pâle bien coiffé, à la raie de côté parfaite.

Andrevon47-48

En 47-48, sixième, je suis debout à l'extrême gauche, l'air sombre. Ma première sixième a été une catastrophe.

Andrevon49-50
En 49-50, cinquième (oui, il manque celle de l'année précédente, mon redoublement ; oreillons, scarlatine, varicelle, gros rhume ? — j'ai tout eu ! ), je suis tout en haut. J'ai gagné de l'assurance, je regarde l'objectif droit dans les yeux, je porte une veste, on remarque mon oreille droite décollée.

Andrevon51-52
En 51-52 enfin, quatrième, j'ai regagné le second rang, mais cette fois à l'extrême-droite. J'ai opté pour un déhanchement lascif, je suis coiffé en arrière, avec une coque ; seul de la classe, je porte une cravate, et mon seyant pull à rayures, tricoté par ma mère était, je m'en souviens, bleu turquoise avec des bandes blanches et rouges : les couleurs des maillots de l'équipe de France du tour, que j'avais demandées spécialement...

En septième, l'instituteur qui nous accompagne est un bel homme d'une élégance rare. Il porte un costume brun, je m'en souviens encore. Il croise les jambes, a un regard franc, ses cheveux sont ondulés, il arbore une petite moustache. Son nom : monsieur Guitare. Je l'aimais beaucoup, particulièrement parce qu'il ressemblait de façon frappante à Errol Flynn, une de mes idoles de cinéma d'alors. En sixième, c'est le prof de dessin qui s'y colle. Calvitie distinguée, foulard, pardessus, chapeau sur les genoux. C'est monsieur Veilhan, que je retrouverai aux Arts décoratifs, prof' de modèles vivants. En 49-50 le professeur, monsieur Bertrand, un grognon qui nous faisait sciences naturelles, n'a pas voulu participer à la photo. « Je suis trop moche ! » disait-il. Alors c'est un des trois surveillants généraux qui l'a remplacé : monsieur Camoin, dit Croquignole. En quatrième, un quadragénaire un peu voûté, à l'air accablé, est tassé sur la chaise du premier rang. C'était le français-latin. J'ai oublié son nom, mais il s'agissait du prof le plus chahuté que j'aie jamais connu. Nous l'empêchions de faire cours jusqu'au moment où, vaincu, il sortait de son cartable un livre relié en cuir et se mettait à nous le lire devant une classe soudain baignée d'un silence religieux. Ce livre qui nous captivait était La dame de Monsoreau d'Alexandre Dumas. Gagné par l'exemple, c'est cette année-là que je me mis à lire Les trois mousquetaires et ses suites. Au troisième trimestre, j'ai même commencé à créer, sur un cahier hélas perdu, une bande dessinée dont l'action se situait entre Vingt ans après et Le vicomte de Bragelonne. J'étais au premier rang, je "travaillais" avec ardeur et concentration sous le nez de monsieur (?) qui me regardait faire et n'a jamais rien dit. On ne s'en douterait peut-être pas, mais je lui dois beaucoup.

Et les copains, alors — les copains d'abord ? Il y en a trop, bien sûr. Par exemple monsieur Guitare est flanqué, sur sa droite, par un garçon joufflu : Jacques Bec, qui deviendra tailleur comme papa et, pendant la guerre d'Algérie, fut lieutenant d'une "section de chasse" et en témoignera devant la caméra de Bertrand Tavernier pour son film La guerre sans nom, tourné à Grenoble, avec des Grenoblois.. À sa gauche, ce binoclard, c'est Philippe Lecarme (famille catholique dotée d'enfants innombrables ), futur enseignant. À côté de Lecarme, Christian Lyonnaz ; je le retrouverai plus tard journaliste au Progrès dauphinois, où je fus pigiste dans les années 60. Il se tuera en voiture à Madagascar. Sur la même rangée, tout à droite, une mignonne tête bouclée : Patrice Vauthier, qui devint journaliste au Canard Enchaîné. Il y a aussi, ici et là, des Prince, encore une portée à la prolifération sans limite. Le petit brun renfrogné qui se trouve à ma droite, c'est un Francillard. Claude, je crois. Avec un de ses frères, il a hérité de la graineterie familiale de la rue Condillac ; je le voyais en allant acheter des graines de radis ou une paire de cisailles. Mais il ne me reconnaissait jamais. Beaucoup de ceux-là ont disparu quand on atteint l'année 51-52. Où sont-ils partis ? Je n'en sais rien. À gauche du prof de français chahuté, un petit maigre croise les bras : Jean-Claude Naar, qui a travaillé longtemps aux P.U.G. Sur le bord opposé, Claude Perret se retient pour ne pas rire trop fort. Lui est resté un ami fidèle jusqu'à sa mort en juillet 2017 ; sous le nom d'Astier (le sien étant déjà pris), il chantait ses chansons en s'accompagnant au violon. Je repère aussi Claude Favard qui, sous le nom de Bonnot, fera une fructueuse carrière de dessinateur humoriste puis de peintre avant, lui aussi, de tirer son chapeau. Il y enfin ceux que j'ai perdu de vue depuis quarante ans, et retrouvé au coin de la rue, comme Luc Faure, architecte, ou Jean-Claude Luyat, fameux cinéaste documentaire. On ne s'en est pas si mal sortis, pour la plupart d'entre nous...

Toutes ces têtes, toutes ces têtes... Je me rends compte aujourd'hui qu'il existe une morphologie synthétique, une uniformité vestimentaire des années 40/50, c'est très net. Cheveux assez longs coiffés en arrière, col de chemise sur le pull à grosses mailles, la "culotte courte" ou le pantalon de golf aux genoux — je crois nous reconnaître partout à tel point que, tombant par hasard sur une photo de classe quelconque de l'époque, même prise à l'autre bout de la France, j'hésite, je suis persuadé que c'est ma classe, je me cherche, je traque une expression familière sur une théorie de visages inconnus, je finis par abandonner, déçu. Nous étions donc si nombreux, nous les clones d'après-guerre ? Et si interchangeables ? Le temps sans doute a patiné notre figure d'antan, la rendant au sépia anonyme du papier plus tellement glacé, cohorte de diablotins dont les troupes, inexorablement, s'amenuisent. Mais... parlons d'autre chose, comme le chante Jacques Brel.

35 PROF'S

D'autre chose ? Alors pourquoi pas des professeurs ? Je crois qu'il en manque quelques-uns au tableau. Sentinelles tutélaires, ils bornent notre enfance studieuse (haha !) comme autant de gardes-chiourme en uniforme gris. Avant monsieur Guitare, un des instituteurs que j'eus à subir (en neuvième ou en huitième) était un certain monsieur Jean. Comme Filochard, il avait fait la guerre de 14. Il avait un crâne chauve si curieusement séparé du reste de sa tête par un bourrelet de peau torsadé que, avec les copains, on se demandait le plus sérieusement du monde s'il n'avait pas été scalpé par des Indiens. Trépané, peut-être ? Autant j'aimais monsieur Guitare, autant je détestais monsieur Jean. Il me le rendait bien. J'étais si mauvais élève à l'époque (je le suis toujours peu ou prou resté) que ma mère lui avait demandé de me donner des cours particuliers. Un jour qu'en classe je faisais l'andouille, j'avais senti le regard hargneux de monsieur Jean s'appesantir sur moi, tandis qu'il murmurait sous sa moustache en croc : « Gosse de riches... » Je m'en souviens, je m'en souviendrai toujours. Parce que s'il y avait une chose que je n'étais pas, c'était bien un "gosse de riches". Seulement celui d'une femme seule qui aurait vendu sa dernière godasse pour me faire une enfance heureuse. Mais monsieur Jean ne pouvait pas le deviner. Je me souviens (j'avais quoi ? neuf ans ?), je me suis dressé sur mes ergots et lui ai lancé : « Vous avez dit quoi, m'sieur ?» Honteux peut-être, ou conscient qu'il était allé trop loin, monsieur Jean n'avait rien répondu. C'était peut-être un brave type, au fond. Peut-être un communiste hérissé d'une conscience de classe qui, en ce qui me concernait, était bien mal placée.

Arrivé en sixième, je n'aimais pas non plus mes prof's d'anglais, au nombre de deux. Si l'un, monsieur Vinot, n'était que sévère, l'autre, un gnome aux cheveux en brosse et à la moustache de petit caporal, attirait mon ire comme j'attisais la sienne. Cet homme, dont je tairai le nom, était un fervent catholique (profs comme élèves, il s'en comptait beaucoup à l'époque, qui était encore celle des églises pleines). En conséquence, il ne manquait pas une messe du lycéen (chaque dimanche à 9 heures en l'église Saint-Joseph ), où je me rendais moi-même pour couper à une heure de colle, punition coutumière à laquelle j'étais astreint à peu près un dimanche sur deux. Il y communiait plus souvent qu'à son tour et copinait avec l'aumonier du lycée, le père Devallée, un prêtre tout jeune et à vrai dire bien sympathique, qui servait la messe de 9 heures où il faisait des sermons musclés, dirigeait aussi la Maison du lycéen de la rue Turenne où (faute avouée est à moitié pardonnée), je me rendais parfois, le jeudi ou le samedi après-midi, quand je n'avais rien d'autre à faire. Un jour, lors d'un exercice de traduction orale portant sur un saint quelconque dans l'exercice de ses saintes (bis) fonctions, le prof en question avait piqué une rage effroyable parce qu'un de mes camarades avait traduit une phrase anglaise tirées des saintes (ter) écritures par : «Saint Machin lui donna de l'eau». Rouge brique, dressé sur ses ergots, le gnome avait hurlé : « Pas de l'eau. L'eau. Il lui a donné l'eau, toute l'eau, geste admirable et totale de charité chrétienne ! » Ça aussi, je m'en souviens. Parce que, je vous le rappelle, nous étions dans un établissement laïque, quand même.
Nous avions un autre catholique de haute volée en la personne de monsieur B*, professeur d'histoire et de géographie. Un grand maigre à l'allure ascétique, toujours vêtu d'un costume gris. Lui non plus ne m'aimait pas ; lui non plus, je ne l'aimais pas. Comme c'est bizarre, n'est-ce pas ? En troisième, alors que nous étudiions l'histoire des Amériques, un de mes condisciples avait osé lui suggérer que le massacre des Indiens, ce n'était quand même pas bien. Monsieur B. avait répondu : « Mais ils étaient de toute façon destinés à disparaître. C'était un peuple en pleine décadence. La preuve : ils ne faisaient presque plus d'enfants. » J'ai retrouvé ce docte personnage professeur d'histoire de l'art aux Arts décoratifs. Commentant La cruche cassée, toile de Watteau où l'on voit un rustaud bousculer une accorte fermière dans une intention aucunement équivoque, il avait eu, devant les gars et les filles de vingt ans que nous étions, ces mots touchants : « On voit l'homme s'efforcer de retenir la paysanne qui vient de trébucher ». Cela ne s'invente pas, ni les ricanements généralisés qui avaient souligné. Professeur d'histoire et d'histoire de l'art, hein ? Alors pour terminer, une ultime anecdote, si croustillante que j'en ai l'eau à la bouche. J'ai retrouvé une dernière fois monsieur B. à la fin des années 60, en allant écouter, à l'ancienne Fac de Lettres de la place de Verdun, une des conférences qu'il y donnait sur l'histoire régionale. Je me souviens, cet homme empli d'un pieuse rigueur scientifique avait commencé son blabla par cette phrase : « Lorsque nous contemplons les montagnes magnifiques que le Créateur a disposées autour de Grenoble...»
Y'a combien de temps, m'sieur Bornecque ? Merde, ça y est, j'ai cafté.

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